Actualités de la galerie

René Broissand

Le scorpion
Sculpture en cuivre et laiton - soudures en argent


L’histoire commence mal. Nous sommes en septembre 1928 à Tinja, en Tunisie : «Je ne devrais pas être là» nous expose René Broissand. A onze mois, il doit succomber à une méningite mais s’en sort miraculeusement. «Mon cercueil était prêt». Quelques années plus tard, c’est à l’école que les choses se passent mal. Il y rencontre des difficultés de sociabilité : «Je suis une bête traquée, parce que, couvé par ma mère, une femme repoussée par tout le monde. Elle était orpheline, chrétienne, élevée par les sœurs blanches, et moi un sang mêlé» ! S’il est un cancre, ses institutrices l’aiment bien : «j’étais beau, les cheveux longs, roux, j’étais hors norme». Mais le certificat d’étude approchant, ce ne sont plus des institutrices mais un maître qu’il va avoir face à lui. «J’avais peur des hommes, je ne suis plus allé à l’école.» En 1936, Réné Broissand a huit ans. C’est la misère. Déscolarisé, un père brutalement au chômage, il apprend à survivre. «J’étais un enfant dégourdi». Mais ce qu’il appelle «la liberté dans le sauvage» ne va pas arranger sa réputation de mauvais garçon. La guerre et sa barbarie passent par là et vont le marquer à vie : «Je chassais les oiseaux sauvages avec un ami, dans une montagne qui s’appelle Ichkeul, un endroit merveilleux. De là-haut, on a aperçu l’armée américaine qui avançait. Nous, on voyait le blockhaus allemand caché dans la montagne, on a essayé de prévenir, on faisait des signes. Ça canonne, incroyable». Débrouillard, il se retrouve très vite sur les chars américains, habillé, nourri par les GI. «J’étais à l’école de la vie. Pas de poésie, j’étais blindé».

Nouveau départ

A dix-sept ans, il embarque sur un pétrolier comme interprète : «Les métropolitains ne parlent pas arabe». Il côtoie d’un côté des Arabes en survie, révoltés comme lui, et de l’autre, des marins qui lui vantent les beautés de la vie parisienne, les filles, l’argent facile, «Paris me fait rêver». Difficile, pourtant, de trouver du travail, «sans bagage et à peine civilisé». Obstiné, il rejoint finalement la capitale française en 1953, errant dans les rues : «j’y ai rencontré les plus grand pourris». Toutefois, «pour ma mère», pas question de devenir souteneur ou de toucher à l’alcool ou la drogue. Moment de bonheur, il rencontre celle qui devient son épouse et la mère de ses deux enfants. «Un événement, car j’étais “immariable”». Il l’emmène en Tunisie, mais très vite, Paris l’appelle. En 1960, il travaille au ministère de la Marine. L’élite. HEC, blouses blanches, ingénieurs, «on m’appelle le bougnoule». On le verse au service héliographie. Ça ne lui plait pas. «Je vois une forge. Je veux être là. On me la donne et je commence à faire des pièces». Armé de courage, valise emplie de pièces à la main, il part chercher à les vendre. «C’était un samedi. J’entre dans un magasin de luxe, Boulevard Montparnasse. Je suis mal reçu, je suis figé.» Il s’entend dire : «Il y a deux catégories d’hommes ici, les paillassons et ceux qui se frottent les pieds dessus». Il se fait traiter «comme un Sénégalais», un «sale Arabe». «Inoubliable. Je prends une gifle en plein visage. Je sais que je suis le paillasson». Dans la rue d’en face, comme une révélation, il voit le foyer des artistes. «Je traverse. Les filles sont en duffle-coat, plus belles les unes que les autres, les yeux à la Gréco». Cartons sous le bras, elles partent dessiner à La Grande Chaumière. «J’allonge le pas. Place du Palais Royal, je m’arrête face à une galerie, devant une sculpture en bois. Je suis fasciné. C’est la première fois que je vois une galerie d’art.» Madame Artemont, la galeriste, le fait entrer : «Vous avez un regard d’artiste». Elle prépare un vernissage, mot inconnu au vocabulaire du jeune homme. «Je suis parachuté dans un autre monde».

Le succès

A 33 ans, sans y croire, la Galerie Artemont lui propose une exposition. «Je suis sur l’Officiel des galeries avec Hélène Marion. Je fais un tabac. Je suis le sauvage, le primaire qui débarque». Il rencontre un peintre, professeur des beaux arts: « Vous êtes un homme habité». Un signe de reconnaissance. Il se souvient : «Le succès était là, inimaginable, je me suis embelli, on se retournait sur moi». Sa mère est apeurée : «Ils ne vont pas te faire du mal». Une autre lui aurait dit : «C’est pas ton milieu !» «Ça, c’est une mère», lâche-t-il. Autre grand virage en 1967. La galerie La demeure l’invite : «C’est le top. Prassinos entouré de mannequins. Un grand vernissage. Je vois une très belle femme, Domino. Elle ferme sa boutique, en face». La rencontre se fait. «Je lui montre un bracelet que j’avais dans la poche et ça y est, ça passe ! Les billets de 500 francs sortent». Avec Domino, il mène grand luxe sur les Champs Elysées pendant quelques années. Jusqu’au jour où elle lui propose de lui ouvrir un atelier galerie. Pris de panique, «je ne veux pas devenir prisonnier», il s’enfuit, quittant la renommée et le succès qui l’entourent. «J’ai pas eu la grosse tête. Je devais prendre mon envol.» Arrivé à Annecy dans les années 70, l’artiste se souvient de ces dernières années parisiennes. «Elles m’ont permis de me perfectionner. Je n’ai pas été détruit, j’ai toujours vu où je voulais aller».

L'homme qui rêve d'une fondation

René Broissand aime travailler tous les métaux. «J’ai commencé avec l’aluminium, c’était pas cher. Maintenant je travaille l’inox, parce que c’est l’avenir». De ses créations, nous avons en mémoire ses célèbres oiseaux et d’autres sculptures figuratives. Aujourd’hui l’artiste stylise, intellectualise, évolue. «J’ai eu la possibilité de m’imposer hors du figuratif», dit-il lorsqu’il évoque «Je suis là», la sculpture qu’il a réalisé pour MGM et que l’on peut admirer au bout de l’avenue d’Albigny, à Annecy. Il y a quatre ans, Bernard Accoyer lui a commandé une nouvelle œuvre pour le compte de la mairie d’Annecy-le-Vieux. Des commandes, il en a reçu d’incroyables, mais «Si je sens pas, tu peux mettre une fortune sur la table, c’est non. Il faut que je vibre». Avec celle d’Annecy-le-Vieux, il a senti l’opportunité de se lancer un nouveau défi : «J’ai mis la barre haute, je me prépare à passer les paliers». Il nous la présente montée sur son pied de trois mètres, des arcs d’inox formant des courbes et donnant de la rondeur : «C’est mon esprit, je suis pour la sensualité». Deux oiseaux stylisés virevoltent :«J’ai trouvé le rythme, je l’ai faite bouger. Je travaille comme un couturier. J’ai l’habitude, j’ai l’œil.» Aujourd’hui, elle dort dans un atelier non loin d’Annecy, dans l’attente de connaître quand et où elle prendra définitivement son envol. Un message. «N’oublie jamais», c’est le nom retenu par l’artiste pour cette œuvre. Car «n’oublie jamais, ni le bien, ni le mal, pardonne mais n’oublie jamais, c’est la devise des primaires. Ce qui compte, c’est la dignité». Des rêves ? A 84 ans, il en a encore à réaliser. «Je veux créer une fondation d’art. Toutes mes photos, mon passé. Je crois que je l’aurai. Tout ce que j’ai pensé arrive. J’ai une histoire incroyable.»

Lucile Dubost